Les Coups de Cœur du jury

Sophie d’Aulan, Présidente du jury, a eu un Coup de Coeur pour LE SWING DES SENTIMENTS, de Magali MENDUNI de BOUC BEL AIR (13)

LE SWING DES SENTIMENTS

Quand Pascal reçut la notification sur son téléphone, il crut d’abord à une blague.
“Félicitations ! Vous avez gagné un stage d’initiation au golf !”
Il leva les yeux de son écran, accoudé au muret écaillé de sa cité, le vent de Marseille soulevant un sac plastique sur le bitume. Le golf… Ce n’était pas pour lui, pensait-il. Là-bas, les gens parlaient doucement, portaient des polos repassés et des prénoms comme “Jean-Charles”. Lui, c’était Pascal, baskets usées, casquette vissée, accent qui roulait comme les galets du Prado.

Mais au fond, une curiosité vibrait.
Depuis toujours, il rêvait de voir autre chose que les tours grises de son quartier. Alors il accepta.

Le samedi suivant, il prit le bus, un peu nerveux, vers le golf d’un quartier huppé d’Aix-en-Provence. Le ciel était clair, l’air sentait le pin chauffé au soleil.
Quand il arriva, un panneau indiquait : “Stage Découverte – Bienvenue !”. Autour, quelques participants déjà là, en tenue de sport élégante. Pascal, lui, portait un jogging noir et un t-shirt blanc. Il sentit des regards « qui jugent » se poser sur son look.

Et puis, elle arriva.
Marguerite.

Blonde, la trentaine, des yeux clairs qui riaient. Pas une beauté de magazine, mais une douceur lumineuse et naturelle. Elle portait un polo bleu pâle et un pantalon beige, sobre, sans ostentation.
— Bonjour à tous ! Je suis Marguerite, votre prof pour ce week-end.

Quand elle croisa le regard de Pascal, elle eut un petit sourire.
— Et toi, c’est ?
— Pascal. C’est la première fois que je… enfin, je ne connais rien à tout ça.
— Parfait. C’est justement pour découvrir.

Elle dit cela avec tant de bienveillance que la gêne de Pascal fondit un peu.

Les premières heures furent catastrophiques.
Chaque fois qu’il essayait de frapper la balle, elle roulait mollement ou s’envolait de travers. Les autres riaient gentiment, mais lui sentait la honte lui brûler la nuque.
Marguerite, pourtant, restait patiente.
— Ne tape pas fort. Respire. Le golf, ce n’est pas une bagarre, c’est une conversation avec la balle. C’est de la poésie.

Il fronça les sourcils. Une conversation ? Un poème ? Il tenta de suivre ses conseils.
Elle s’approcha derrière lui, plaça ses mains sur les siennes pour corriger sa posture.
Son parfum, léger, lui troubla le cœur.
Il frappa. La balle fila, droite, pure, et alla se poser à quelques mètres du drapeau.

— Magnifique, Pascal !
Il sourit, surpris. Ce sourire-là, il ne le perdit plus de la journée.

Le soir, le groupe se retrouva au petit restaurant du club. Les conversations allaient bon train : voyages, voitures, études. Pascal écoutait, silencieux.
Marguerite s’assit à côté de lui.
— Tu t’en sors bien.
— Merci… j’essaie. Ce n’est pas trop mon monde, tu vois.
— Le golf n’a pas de monde. C’est juste un jeu, avec un peu de soleil et de patience.

Il la regarda, étonné par sa simplicité.
Elle lui parla un peu d’elle : ses parents, anciens employés d’usine, qui avaient travaillé dur pour qu’elle puisse faire des études et enseigner un jour un sport qu’elle aimait.
— Ils m’ont appris à ne pas confondre la valeur et le prix des choses, dit-elle.
Pascal hocha la tête. Il comprenait parfaitement.

Le lendemain, Marguerite proposa un mini-tournoi.
Pascal, concentré, sentait quelque chose changer en lui. Il voulait bien faire, non pas pour impressionner les autres, mais pour se prouver qu’il pouvait apprendre, évoluer.
À chaque swing, il sentait la paix. Le vent, le vert, le silence avant l’impact.
Quand un geste difficile fut acquis, les autres l’applaudirent. Marguerite aussi.

Après le stage, elle lui tendit un papier.
— Tiens. C’est l’adresse d’un club municipal à Marseille. Ils ont besoin de bénévoles pour les initiations enfants.
— Moi ?
— Oui, toi. Tu as la patience et la sincérité pour enseigner.

Il resta là, le papier dans la main, ému. Personne ne lui avait jamais dit ça.

Les semaines passèrent. Pascal retourna souvent au golf, parfois seul, parfois pour aider.
Un soir, il retrouva Marguerite par hasard sur le parcours, au coucher du soleil.
— Alors, le champion de la cité, toujours motivé ? lança-t-elle en riant.
— Plus que jamais. Je crois que ça m’a changé, tout ça.

Ils marchèrent côte à côte, les clubs sur l’épaule. Le ciel rosissait, le vent tombait.
— Tu sais, Marguerite, je ne pensais pas… enfin, je ne pensais pas trouver un truc comme ça dans ma vie.
— Le golf ?
— Non. Toi.

Elle le regarda, un peu surprise, un peu émue.
Il détourna les yeux, gêné.
— Désolé, c’est bête.
— Non. Ce n’est pas bête du tout.

Elle s’approcha, posa sa main sur son bras.
— Le golf, c’est une question de rythme, dit-elle doucement. L’amour aussi. Il ne faut pas forcer. Juste sentir quand c’est le bon moment.

Leur silence valait mille mots.

Quelques mois plus tard, Pascal animait son premier atelier enfants.
Marguerite passait parfois le voir, un café à la main.
Ils ne se voyaient pas tous les jours, mais chaque regard, chaque sourire, portait la promesse d’une histoire qui grandissait lentement, comme une herbe neuve sous la rosée.

Le golf n’était plus un simple jeu pour lui. C’était devenu un terrain de vie, d’équilibre et de rencontre.
Et chaque fois qu’il levait les yeux vers l’horizon, il pensait à cette première balle bien frappée, à ses mains guidées par celles de Marguerite, à ce moment où tout avait commencé.

Il n’avait pas les codes. Mais il avait trouvé son swing.
Et, quelque part entre un green et un battement de cœur, il avait trouvé l’amour.

Bénédicte Bauduin, membre du jury, a eu un Coup de Coeur pour LE MONDE SECRET DES FAIRWAYS, de OLIVE ISABELLE, de GANGES (34)

LE MONDE SECRET DES FAIRWAYS

Un frisson tiède agitait encore les plumets des roseaux de l’étang du douze, mais la clarté orangée du soleil couchant annonçait déjà une nuit plus fraîche. Entouré de mes petits-enfants, je savourais une soirée calme, semblable à tant d’autres.

Ce soir-là pourtant, l’aîné — encouragé par sa fratrie — exigea une histoire. Mais pas n’importe laquelle.

— Allez grand-père, raconte-nous l’invasion des terres humides.

Dans le cocon douillet qui nous abritait, je sentis leurs yeux impatients braqués sur moi. Alors j’ai replongé dans mes souvenirs. Voilà ce qui s’était passé ce jour-là.

J’étais encore un jeune fougueux, ignorant tout du monde mais avide d’aventure.

Comme tous les miens, l’aube me trouvait encore occupé à reprendre des forces. La reconnaissance effectuée la veille m’avait incité à me rapprocher du tee de départ du trou n°5. Je cheminais d’un pas léger lorsque le grondement des tondeuses se fit entendre.

Ces énormes machines ne m’effrayaient plus depuis longtemps, mais je m’étonnai de les voir sur le parcours à une heure si matinale. Je m’écartai prudemment de leur trajectoire et repris ma route. Malgré moi, une inquiétude sourde s’insinuait. Cette journée ne ressemblait pas aux autres.

Arrivé près du green du trou n°6, je me glissai derrière la végétation. C’est alors que je les vis : des groupes de bipèdes poussant leur lourd chargement à roulettes. Leurs interpellations incompréhensibles, leurs éclats de rire et leurs encouragements fusaient au-dessus de l’herbe encore humide.

Une sorte d’ordre dans le chaos se mettait en place.

Je n’en menais pas large. Et ma frayeur se mua en épouvante lorsqu’une détonation assourdissante déchira l’air.

Paralysé par la peur, je ne pus qu’observer depuis mon poste de guet. Dans la mare voisine, les grenouilles s’étaient tues, les hérons avaient regagné leur nid ; seuls les humains, sûrs de leurs privilèges, se déployaient, agitant des cannes, invectivant le sort et — à mon grand regret — se dirigeant vers mon abri.

— Dis, grand-père, les lunes blanches, les totems…

— Oui, mon petit. J’y viens.

Un bruit sourd près de moi m’avait fait reculer sur la berge. Pensant être encore protégé des regards, je restai blotti quand je la vis. La lune blanche. À moitié immergée, elle bougeait doucement, repoussant une algue dont j’aurais bien fait mon déjeuner.

C’est alors qu’un bâton apparut et entama une sorte de parade nuptiale pour séduire la lune. Après quelques efforts, ils se retirèrent ensemble, au grand bonheur de l’humain qui, me surplombant, laissa échapper un soupir de contentement.

J’attendis, immobile, le départ des intrus. Quand le silence revint, je grimpai sur le tapis vert et plissai les yeux. Déjà, un autre groupe s’approchait. Je dus fuir. Car malgré mon intrépidité, je savais reconnaître le danger.

C’est alors que je fis la grande découverte des totems.

— Ooooooooooo, firent en écho les enfants rassemblés autour de moi. Les TOTEMS…

Là, répandus sur le sol, s’étalaient des couleurs merveilleuses pour lesquelles je n’avais pas de nom. J’aurais voulu les emporter, mais le risque était trop grand. Je me promis de revenir plus tard.

À ce moment de mon récit, tous tournèrent la tête vers la collection que j’avais commencée ce soir-là. De tailles, de matières et de couleurs différentes, les tees étaient plantés au fond du nid.

J’espérais qu’ils attireraient les bonnes grâces de Mère Nature.

Le plus agile de mes descendants se frotta la moustache et me tira par la queue.

— Dis grand-père, les humains, ils sont gentils ou méchants ?

Embarrassé, comme tous les parents, je dus adoucir ma réponse.

— La plupart ne cherchent pas à nous faire du mal. Certains ont même peur de nous. Il faut juste que nous apprenions à partager. Ce qui est leur terrain de jeu est notre univers : nous naissons, vivons et mourrons sur le parcours.

Le petit referma sa bouche sur ses dents orange. Il parut réfléchir un moment puis reprit :

— Alors on doit juste éviter de se montrer la journée ?

— Mais oui, mon petit. Pour le moment, les hommes ne pratiquent pas le golf la nuit.

Une chouette changea de perchoir avant de se jeter sur une musaraigne égarée. Tout un monde sauvage reprenait vie sans se soucier d’index, de score et de pénalités.

Les pelages ayant séché depuis leur dernier bain, les enfants s’endormirent vite. Avant de fermer les yeux, je regardai la lune jaune au firmament. Elle brillerait toujours pour tous.

Nicolas Grenier, membre du jury, a eu un Coup de Coeur pour LE LAC, de Fabien SCHNELL-REISS d’ABIDJAN (Côte d’Ivoire)

LE LAC

C’est un bon argument commercial.

Un practice avec un lac.
On voit tout.
La trajectoire, la chute, la précision.

Ploc.

Les joueurs aiment ça.

Le premier changement est discret.

Un son un peu plus sourd.

Ploc…
plus long.
plus lourd.

Personne ne relève.

Le lendemain, une balle ne disparaît pas tout de suite.
Elle reste à fleur d’eau.

Comme si quelque chose la retenait.

Puis elle s’enfonce. Lentement.

Le soir, on remonte les balles.

Certaines sont rosées.

On pense à un problème d’eau.
À des algues.
À rien d’important.

On les remet en circulation.

Le troisième jour, les balles sont rouges avant même d’être frappées.

Pas tachées.
Colorées.

Uniformément.

Un joueur en prend une.

— C’est neuf, ça ?

— Non.

Il frappe.

La balle touche l’eau.

Pas de ploc.

Une absorption.

Comme si le lac buvait.

Un silence passe.
Très court.

Puis un autre coup.

Le bruit change.

Tous l’entendent.

Personne ne le dit.

L’eau ne réagit plus.
Elle encaisse.

Dans l’après-midi, quelqu’un frappe trop court.

La balle tombe près du bord.

Cette fois, le lac réagit immédiatement.

La surface se contracte.

Un mouvement net.

Localisé.

Comme une douleur.

Le joueur baisse son club.

— Vous avez vu ?

On lui répond :

— Tu psychotes.

Mais les impacts suivants sont observés.

Chaque balle provoque quelque chose.

Pas visible longtemps.

Mais réel.

Une tension.
Un retrait.
Une crispation.

Le soir, les balles récupérées sont rouges.

Toutes.

Certaines sont chaudes.

L’employé en lâche une.

Elle lui brûle les doigts.

Le lendemain, l’odeur apparaît.

Très légère.

Métallique.

On continue de jouer.

Parce que c’est un practice.

Parce que ça a toujours été comme ça.

Parce qu’on ne s’arrête pas pour une impression.

Un habitué décide de tester.

Il vise le même point.

Encore.

Encore.

Encore.

À chaque impact, le lac réagit.

Toujours au même endroit.

Une zone.

Qui devient plus sombre.

Plus épaisse.

À la cinquième balle, la surface ne se referme pas tout de suite.

Elle reste entrouverte.

Comme une plaie.

Le joueur recule.

Personne ne parle.

Quelqu’un filme.

La vidéo tourne.

Le lendemain, il y a plus de monde.

On vient voir.

On frappe.

On attend la réaction.

Certains visent exprès.

Plus court.
Plus fort.
Plus bas.

Le lac répond.

À chaque fois.

De plus en plus vite.

De plus en plus violemment.

La surface ne supporte plus.

Elle se tend.

Elle tremble.

À certains endroits, elle s’assombrit instantanément après l’impact.

Comme si quelque chose s’abîmait.

Les balles remontées sont rouge foncé.

Presque noires.

On les réutilise.

On veut voir.

Un homme frappe très fort.

La balle claque l’eau.

Cette fois, le lac ne se contente pas de réagir.

Il rejette.

La balle remonte immédiatement.

Elle ricoche.

Et retombe.

Le joueur sursaute.

Un autre essaie.

Même chose.

Le lac refuse certains coups.

Et en accepte d’autres.

Comme un tri.

Comme un refus.

Alors ils testent.

Encore.

Encore.

Jusqu’à comprendre.

Il faut frapper fort.

Très fort.

Alors le lac encaisse.

Sinon, il renvoie.

Alors ils frappent plus fort.

Toujours plus fort.

Le bruit devient sec.

Violent.

Le lac absorbe.

Mais chaque impact laisse une trace.

Visible maintenant.

Des zones rouges qui s’étendent.

Qui ne disparaissent plus.

Comme si la surface gardait tout.

Un matin, il n’y a plus de reflets.

Le lac est entièrement rouge sombre.

Épais.

Presque immobile.

Mais les joueurs sont là.

Ils remplissent les seaux.

Ils frappent.

Encore.

Parce que maintenant, ils savent.

Ils savent que ça fait mal.

Et ils veulent voir jusqu’où.

Un dernier joueur s’avance.

Il prend une balle.

La plus rouge.

Il arme.

Il frappe.

La balle touche l’eau.

Le lac se contracte.

Fort.

Très fort.

Toute la surface.

D’un seul coup.

Puis plus rien.

Silence.

Patrick BEDIER, membre du jury, a eu un Coup de Coeur pour LE POINT G (COMME LE GOLF) de Georges LALANDRE, de SAINT-PIERRE LES NEMOURS (77)

LE POINT G ( COMME LE GOLF)

Je ne sais pas exactement ce que je suis.

Je sais seulement ce qu’il m’arrive : des entités se présentent à moi à intervalles irréguliers, toujours avec la même gravité contenue. Ils se désignent comme « golfeurs ». Mais je sais bien, qu’en fait, ils sont mes adorateurs.

Tant qu’ils sont loin, ils se parlent, se sourient, s’interpellent, se conseillent.

Puis, à mesure qu’ils s’approchent de moi, leurs voix se font plus basses, leurs gestes plus lents, leurs mines plus sérieuses.

J’en ai logiquement déduit que l’endroit où je me trouve exige une certaine retenue. Et que ma personne inspire le respect.

Je suis un trou. J’ai été creusé (par quel Grand Autre ?) dans une terre soigneusement entretenue, fraîche la plupart du temps, légèrement humide quand le matin a été clément. Autour de moi, l’herbe est courte, attentive, respectueuse. Toutefois une question demeure, pour laquelle je n’ai pas de réponse : Y a-t-il d’autres trous dans cet espace, ou suis-je seul ?

Les « golfeurs » m’offrent en oblation, parfois de très loin, parfois de tout près, des objets ronds et fermes, qu’ils nomment des « balles ». C’est évidemment à moi que ces objets sont destinés puisqu’ils ont exactement la taille qui me permet de les recevoir. Cependant, jamais, ces objets ne demeurent très longtemps en mon sein: je ne conserve que l’énergie considérable qu’ils sont chargés de me transmettre. Souvent, d’ailleurs, je l’ai remarqué non sans amusement, ils s’immobilisent à peu de distance de moi : modestie ou timidité ?

Lorsque les « golfeurs » se présentent, je sens leur présence avant qu’ils ne m’atteignent. Un pas plus rapide, un souffle trop fort, un geste qui trahit l’angoisse : chacun me révèle quelque chose d’inattendu.

Le premier s’avance avec précaution, comme s’il craignait de me déranger. Ses yeux scrutent l’herbe autour de moi, ses mains serrent un « club ». Il croit sans doute que ma simplicité apparente me met à sa merci : il se trompe.

Je sens son impatience se propager dans l’air et dans le sol. Le « club » s’élève, le corps se tend. Je sens le mouvement avant même que la « balle » ne parte : un frisson dans la terre, une vibration douce qui traverse mes parois. Elle quitte le sol avec hésitation, tangue dans l’air, hésite encore comme si elle voulait revenir en arrière, puis file droit dans ma direction. Je l’accueille. C’est une rencontre brève mais intense : la « balle » frappe légèrement mon bord, frôle mes flancs et s’arrête en moi dans une pénétration quasiment charnelle. Je perçois tout : la chaleur qu’elle me procure, le léger souffle d’air qu’elle m’apporte, la tension qui s’apaise.

Le « golfeur » se redresse. Peu importe ce qu’il éprouve. Ce moment est à moi, et pour une fraction de seconde, je suis le centre de tout ce qu’il se passe ici.

D’ailleurs, un autre « golfeur » le remplace, plus ou moins bruyant, plus ou moins pressé. Son pas martèle le sol, ses mains agitent le « club » comme s’il était impatient que sa « balle » soit en moi. Chacun de ses préliminaires envoie de petites secousses à travers mes flancs.

Hélas ! Cette « balle » est trop nerveuse. Brouillonne, confuse, impatiente. Elle bondit, se précipite, roule, hésite… Et ricoche sur une petite protubérance que j’ai toujours soupçonnée d’être là pour semer le trouble. Donc retombe… loin de moi. Le « golfeur » pousse un juron presque inaudible, une plainte qui se dissout dans le vent.

Je reste inassouvi.

Par bonheur, un dernier prétendant se présente, différent des autres. Je le sens calme, presque en transe : ses gestes sont précis, ses pas mesurés.

La « balle » repose devant lui, immobile, comme si elle savait que quelque chose allait changer. Le « club » se redresse, l’air frémit. Je perçois l’essor, la tension qui frémit, le dessein qui traverse tout mon être. La « balle » part, nette, sûre, légère. Je la sens glisser sur moi avant même qu’elle ne m’atteigne, puis plonger exactement là où je l’attendais. Un frôlement subtil, un contact parfait, et elle disparaît en moi. C’est un instant court mais complet : le choc presque imperceptible, la vibration dans la terre, le souffle de l’air qui retombe, et le calme soudain qui s’installe. Tout est accompli dans un plaisir intime, parfait et partagé.

Demain sera un autre jour, fait de nouvelles rencontres et de nouvelles aventures.

Ainsi va mon existence : J’attends, je reçois, je savoure…

Et je laisse aux « golfeurs » l’illusion qu’ils décident.

John-Erich Nielsen, membre du jury, a eu un Coup de Coeur pour TROU D’EAU, de Richard DONINI, d’ANZIN (59)

TROU D’EAU

Dans la nuit marrakchie, Hassan Aït Brahim vient de prendre son poste. Il ôte ses sandales au bord du fairway du trou n° 7 et pose ses pieds nus sur le gazon. C’est un Paspalum importé de Floride dont chaque brin, en plein été, boit plus d’eau en une nuit que sa mère n’en verra en une semaine. La pelouse est tiède et gorgée comme une éponge, et cette sensation — l’herbe grasse et molle entre la peau calleuse de ses orteils — est sans doute ce qui le rapproche le plus du luxe qu’il entretient pour d’autres.

Il est fontainier. En français, le mot a la noblesse trompeuse de Versailles ; en darija, on dit simplement el-kheddam dial l’ma, le serviteur de l’eau. Depuis quatre ans, six nuits sur sept, il arpente les cinquante-quatre hectares du Royal Palm Golf Club, tablette en main, pour programmer, surveiller et ajuster les cycles d’arrosage des greens, départs, fairways et roughs. Un système Toro de trois cent vingt arroseurs escamotables reliés à une station de pompage qui pille l’eau traitée de la STEP de Marrakech. L’or liquide est acheminé jusqu’ici par une conduite forcée de quatre-vingt-cinq kilomètres, construite pour la somme de quatre cent quatre-vingt-six millions de dirhams.

L’eau qui sort des buses a une odeur que les golfeurs ne connaîtront jamais, puisqu’elle ne coule que quand ils dorment dans des villas fermées sur une climatisation fonctionnant 24 heures sur 24 et réglée à dix-sept degrés. C’est une odeur tiède, légèrement âcre, de chlore et de mictions. La vidange d’une ville d’un million d’âmes qui revient arroser le terrain de jeu de ceux qui n’y habitent pas.

Cette nuit-là, le mercure n’est pas descendu en dessous de trente. La « terre » crève littéralement de soif et l’évaporation est telle que la programmation impose trois cycles successifs de dix-huit minutes chacun pour maintenir le taux d’humidité exigé par la direction. Les greens doivent rouler à 10,5 sur le Stimpmeter demain matin, un chiffre que Hassan n’a aucune raison de comprendre, mais dont dépend son emploi, c’est-à-dire les deux cent soixante euros mensuels qu’il envoie intégralement à Tagounite, un village de la vallée du Drâa, au sud de Zagora, où sa mère, Fatima, remplit ses bidons jaunes au camion-citerne de l’ONEE, quand il veut bien passer.

Hassan voudrait appeler son frère Youssef, le seul de la famille à posséder un téléphone, pour qu’il traverse le village jusque chez leur mère et lui dise que son fils aîné va bien, que le travail continue et que l’eau ici ne manque jamais. Mais comment dire à Fatima, qui économise chaque goutte pour vivre, que son fils en déverse chaque nuit de quoi faire vivre Tagounite pendant des mois ? Le règlement intérieur interdit formellement l’usage du téléphone : les sonneries dérangent le sommeil des résidents du resort. Que le fontainier soit seul, sur cinquante-quatre hectares de gazon anglais planté en plein désert et illuminé toute la nuit, ne constitue pas, aux yeux de la direction, une circonstance atténuante. La même logique tranquille qui interdit d’ailleurs aux indigènes l’accès à toutes les piscines. Le bon vieux temps des colonies.

C’est à deux heures vingt-sept exactement, entre le green du 12 et le départ du 13, que l’arroseur de la station 12-C explose. Le bruit est celui d’un coup de feu étouffé, suivi d’un chuintement grave et continu. Hassan court. La tablette indique une chute de pression brutale sur le secteur et, quand il arrive, il découvre un geyser d’eau brune qui jaillit à deux mètres de hauteur, éventrant la surface du green en un cratère nauséabond, projetant de la terre et du gazon dans un rayon de plusieurs mètres. En quelques secondes, le green n’est plus qu’un cloaque où l’eau libérée des égouts de Marrakech se déverse.

Tbarkellah !

Il se jette sur la vanne de sectionnement, cherchant à tâtons le volant qu’il tourne de toutes ses forces. L’eau résiste, crache, puis cède lentement. Le geyser devient fontaine, la fontaine devient filet, le filet devient goutte. Le silence revient. Hassan est à genoux, trempé de la tête aux pieds, les mains tailladées par un éclat de PVC, et il regarde le cratère. Deux mètres de diamètre, cinquante centimètres de profondeur qu’il devra combler avant que le premier joueur ne pose le pied sur le parcours à sept heures, parce que le green du 12 doit être impeccable, parce que les trois mille six cent soixante mètres cubes d’eau qui sont passés par là — l’équivalent d’une piscine olympique et demie — ne sont qu’un détail technique dans un budget d’exploitation. L’eau est toujours gratuite quand on ne la boit pas.

Il reste là, immobile, les genoux dans l’herbe défoncée. Ses mains saignent. Il pense aux vingt-trois hommes arrêtés à Zagora pour avoir manifesté le droit de boire et aux hammams de Marrakech fermés trois jours par semaine par décret du wali. Il se dit que le Protectorat a simplement changé de costume : les officiers français sont devenus des tour-opérateurs, les colons des actionnaires, et lui, Hassan Aït Brahim, serviteur de l’eau, n’est que le tout dernier maillon d’une chaîne qui va des égouts de Marrakech au handicap d’un retraité de Neuilly.

À six heures cinquante-cinq, quand les premières voiturettes électriques apparaissent au bout de l’allée bordée de palmiers et que les premiers polos pastel émergent du club-house, Hassan a disparu. Le green du 12 est parfait. La terre a été retassée, le gazon recollé, le bunker ratissé. Personne ne verra jamais la couture. Personne ne verra jamais Hassan.

Gérard Muller, membre du jury, a eu un Coup de Coeur pour LE DERNIER SWING, de Bruno DESLOT, de LA VARENNE (91)

LE DERNIER SWING

Quand le docteur m’a dit que mon cœur ne tiendrait plus très longtemps, j’ai demandé combien de parcours il me restait.

Il a cru à une métaphore.

Ce n’en était pas une.

Le golf, c’est toute ma vie.

Pas un sport, pas un passe-temps : une respiration.

Alors j’ai décidé de jouer un dernier dix-huit trous — seul, au lever du jour, sur le vieux parcours de Kerbrac, celui où j’avais appris à marcher avant même d’apprendre à compter.

Le ciel était gris pâle, lavé de sel.

L’air sentait la pluie, la terre et l’océan mêlés.

J’avais mon vieux sac de cuir, usé comme une valise d’exil, et un driver cabossé dont le manche craquait un peu, à mon image.

Au premier tee, une corneille m’observait, posée sur le panneau du trou numéro un.

Je lui ai rendu son regard.

« Allez », ai-je murmuré. « C’est pour la route. »

Le premier swing a été parfait.

Pas techniquement — je ne joue plus depuis des années — mais dans sa sincérité : le corps tout entier accordé au geste, sans attente ni regret.

La balle s’est envolée dans le vent, minuscule astre blanc, puis a disparu dans la lumière.

Trou après trou, le terrain semblait changer.

Les fairways s’étiraient plus longs, les greens plus vastes, les arbres plus hauts.

Les repères s’effaçaient, comme si le monde se diluait autour de moi.

Au trou six, j’ai croisé un vieil homme assis sur un banc.

Il m’a salué d’un signe de tête.

Je l’ai reconnu sans comprendre comment : c’était moi, plus vieux encore, la peau tannée, les yeux clairs.

« Continue », m’a-t-il dit simplement.

Et j’ai continué.

Le vent s’est levé au trou neuf.

Je n’avais plus mal nulle part.

Mon dos, mes genoux, mes épaules : tout répondait avec une souplesse oubliée.

Je frappais la balle avec une précision d’enfant.

À chaque swing, un souvenir remontait : mon fils, petit, courant derrière la voiturette ; ma femme riant sous son parapluie troué ; les dimanches de brume, le goût du chocolat chaud au club-house.

Je comprenais : le parcours me rejouait ma vie.

Chaque trou, une époque.

Chaque obstacle, un passage.

Au treizième, j’ai manqué un putt facile.

J’ai souri.

« Même ici, tu rates encore », a soufflé une voix derrière moi.

Je me suis retourné : c’était mon père.

Mort depuis vingt ans, les bras croisés, le regard malicieux.

Il portait son vieux pull vert bouteille, celui qu’il mettait pour les compétitions.

Il a pris le putter, l’a ajusté, et la balle est entrée d’un seul geste.

Il m’a tapé l’épaule.

Puis il s’est dissipé dans le vent, comme une brume salée.

Le trou quatorze donnait sur la mer.

Les falaises se découpaient en dents grises.

J’ai frappé fort, trop fort, et la balle a disparu dans le vide.

Je l’ai cherchée longuement, sans la trouver.

Puis j’ai compris que ce n’était pas grave : il fallait parfois accepter de perdre une balle pour avancer.

Le fairway suivant montait vers la lumière.

L’herbe devenait presque blanche.

Je sentais mon cœur cogner, mais d’une pulsation douce, tranquille.

Au trou dix-sept, le vent s’est arrêté net.

Plus un bruit.

Même les oiseaux semblaient suspendus.

J’ai levé les yeux. Le ciel était immense, ouvert, comme s’il attendait quelque chose.

J’ai frappé mon dernier drive.

La balle est montée, montée si haut qu’elle a disparu dans un éclat doré.

Alors, au loin, j’ai vu une silhouette qui me faisait signe : ma femme, souriante, debout près du drapeau du dix-huit.

J’ai marché jusqu’à elle.

Le green était parfait, sans trace ni ombre.

Le drapeau claquait lentement dans une brise invisible.

« Tu es en retard », m’a-t-elle dit avec douceur.

Je n’ai pas répondu.

J’ai posé ma balle sur le gazon.

Un putt.

Le dernier.

Le geste est parti tout seul, comme un souffle.

La balle a roulé, a hésité, puis a disparu dans le trou avec un petit son pur, net, définitif.

Alors tout s’est arrêté.

On m’a retrouvé au lever du jour, couché près du green du dix-huit, le club encore dans la main.

Le médecin a parlé d’un arrêt du cœur.

Les membres du club ont dit qu’il était mort heureux.

Peut-être.

Mais au matin, le gardien a juré avoir trouvé, au milieu du green, une balle qu’il ne reconnaissait pas.

Une balle sans marque, sans logo.

Juste gravée de deux mots minuscules, presque effacés :

All square.

©Kevron2002

L’idée de créer un concours littéraire dédié au golf est venue un soir d’automne en période de couvre-feu, avant le confinement, en 2020.

Une idée lancée comme une balle de golf droit sur sa cible.

Une idée qui a plu et a généré auprès de passionnés de la littérature et du golf l’envie d’aller plus loin, plus haut.

L’envie de créer le premier concours de nouvelles dédié au golf.

Et il fallait qu’il se nomme Grand Prix, car ce serait le premier du genre.

Ainsi, ce qui paraissait improbable pour certains, ne l’est plus, surtout depuis la création par Tristan Bernard, en 1931, de l’Association des Ecrivains Sportifs : le sport et la littérature peuvent s’allier, le sport n’est pas incompatible avec la littérature.

© Crédits personnels

Cinq ans après la création du GPLG, nous avons eu l’idée de créer le Cercle du GPLG, réunissant tous les membres du jury, leur présidente et les partenaires passés ou présents, tous ceux qui ont soutenu à un moment donné ou soutiennent le Grand Prix Littéraire du Golf (par ordre alphabétique) : Paul Armitage (Organisation des Jeux Olympiques 2028 à Los Angeles), Carole Batlouni, Bénédicte Bauduin, Patrick Bédier, Gregory Berthier (les Editions Plon), Vincent Besson (Golf O Max), Jean-Edouard Bissonnet (Golf Magazine), Pierre-Michel Bonnot (Editions Solar), Sébastien Brochu, Jean-Christophe Buchot, Stéphane Coudoux, Thierry David, Sophie d’Aulan, Antoine Davot (Fairways Magazine), Olivier Denis-Massé (Fédération Française de Golf), Stéphane Ellis (Golftechnic), Emmanuel Gedouin (Callaway Golf), Eric et Séverine Hersant (GolfParc), Valentin Lanaster, Denis Lebouvier (Flygolf), Nicolas Grenier, Eric Merriaux (Verygolftrip), Gérard Muller, Ve Mulligan, Natacha Niedbala (Michel Niedbala), John-Erich Nielsen, Ludovic Pont (Golf Magazine), Arnaud Tillous (Le Journal du Golf), Adrien Zavaroni (Golf international de Roissy).

N’hésitez pas à nous contacter pour de plus amples renseignements via le formulaire :

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